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Analyse

La décision que personne n'a prise a quand même une date

Une non-décision ne laisse aucune trace au moment où elle se prend. Mais sa conséquence est datée par quelqu'un d'autre, et c'est par là qu'on la retrouve.

6 minutes de lecture

Dans l’analyse précédente, j’ai proposé trois signaux pour lire un déséquilibre décisionnel sans passer par l’introspection : le taux de réouverture des décisions, l’ancienneté des sujets ouverts, et les décisions prises sans le savoir.

J’y ai dit la faiblesse du troisième, et elle est réelle : il ne laisse rien à compter. J’y ai donné le geste qui la contourne, poser la date avant d’avoir à trancher. Reste la question de celui qui n’a pas posé ces dates et qui voudrait savoir quand même ce qu’il a décidé sans le savoir. C’est ce texte.

Une décision prise sans le savoir ne laisse aucune trace au moment où elle se prend. C’est sa définition. Personne ne l’a inscrite, personne ne l’a datée, personne ne l’a signée. Et ma propre thèse me l’interdit : on ne perçoit pas ce dont on n’a pas l’organe. Chercher ces décisions en y repensant, c’est chercher avec l’outil qui a échoué la première fois.

Alors on ne les cherche pas. On les date à l’envers.

1. Deux façons de ne pas décider, et les deux se sentent vertueuses

Il y a la décision prise trop vite pour être posée. Quelqu’un a agi, l’acte a créé un fait, et la question n’a jamais été formulée. On n’a pas tranché : on a bougé, et le mouvement a tranché. Cela se vit comme de l’initiative.

Et il y a la décision prise trop tard pour être prise. Le sujet est resté ouvert jusqu’à ce que l’une des options disparaisse : le candidat a répondu ailleurs, le contrat s’est reconduit, le client a choisi, le prix a tenu une année de plus. Personne n’a rien décidé : le calendrier a décidé. Cela se vit comme de la prudence.

Dans les deux cas, ce qui rend la chose invisible n’est pas la négligence. C’est que le geste ressemblait à une vertu.

2. La décision n’a pas de date. Sa conséquence en a une.

Voilà le retournement, et c’est toute la méthode.

Une décision non prise n’est écrite nulle part. Mais son effet est daté par quelqu’un d’autre : un avenant, un renouvellement, une facture, un désistement, un départ, un devis expiré. Le monde tient les registres que vous n’avez pas tenus.

Donc la question n’est pas « qu’ai-je décidé sans le savoir ? », et vous n’y répondrez pas. La question est :

« Qu’est-ce qui est devenu vrai, et quand ? »

puis, seulement ensuite : « qui l’a voulu à cette date ? »

Quand vous pouvez répondre à la première et pas à la seconde, vous avez trouvé une décision prise sans le savoir. Ce n’est pas une intuition : c’est un écart entre deux dates, dont l’une existe.

3. Le gisement principal : tout ce qui se reconduit sans geste

C’est là que se trouve le volume, et c’est la partie la plus facile.

Faites la liste de tout ce qui, dans votre activité, continue tant que personne n’agit : abonnements, contrats-cadres, prestataires, loyers, périmètres de poste, rythmes de réunion, grilles tarifaires, périodes d’essai, délégations de signature.

Chaque ligne de cette liste est une décision que quelqu’un devrait prendre chaque année, et que personne ne prend. Elle se prend toute seule, dans le silence, à une date fixée par un tiers.

Et l’avantage est considérable : ces décisions-là sont documentées, par la partie d’en face. Vous n’avez pas à vous souvenir. Vous avez à lire.

Sur le seuil, je ne vous donnerai pas de pourcentage, et je préfère dire pourquoi que d’en inventer un. On me reprochera de laisser le lecteur sans repère, et le reproche serait juste s’il existait un taux défendable. Il n’en existe pas : dix contrats reconduits automatiquement sont une hygiène normale dans un métier et une perte de gouvernail dans un autre.

Le seuil n’est donc pas un taux. Il est par ligne, et il vaut zéro :

Pour chaque élément de la liste, écrivez une date et un nom. Une date de prochaine revue, un nom de responsable. Les lignes qui ne peuvent porter ni l’une ni l’autre ne sont pas des lignes à surveiller : ce sont vos décisions non prises, une par une, nommément.

Vous n’avez pas besoin de savoir combien c’est trop. Vous avez besoin de savoir lesquelles.

4. Le délai qui a tranché, l’état que j’avais oublié de nommer

Dans l’analyse précédente, j’ai distingué deux états pour un sujet qui n’avance pas : la maturation décidée, qui porte un statut, et le blocage, qui n’en porte pas.

Cette distinction est incomplète. Il existe un troisième état, et c’est le plus coûteux :

le sujet resté ouvert assez longtemps pour qu’une de ses options disparaisse.

Ce n’est plus un blocage. Ce n’est pas non plus une maturation. C’est une décision, prise, effective, irréversible, et sans auteur.

Le test tient en une phrase, sujet par sujet :

« Quelle option a disparu depuis que ce sujet est ouvert ? »

Si aucune : le sujet mûrit ou il bloque, et le statut le dira. Si une option a disparu : arrêtez de traiter ce sujet comme ouvert. Il est fermé. Il a été fermé par le temps, à une date que vous pouvez retrouver, et le travail qui reste n’est pas de décider : c’est de constater et d’en tirer les conséquences.

Un sujet dont on ne sait plus quelles options il avait au départ est un sujet dont on ne saura jamais ce que l’attente a coûté.

5. En collectif, la signature n’est pas la même

Seul, la décision non prise se reconnaît à une absence. À plusieurs, elle se reconnaît à un excès : tout le monde croit que quelqu’un d’autre a décidé.

Donc dans un comité, la bonne question n’est pas « qui a décidé ? ». C’est :

« Qui pense que quelqu’un d’autre a décidé ? »

Posez-la sur un choix récent et écoutez les noms. Le jour où deux personnes désignent deux auteurs différents pour le même choix, personne ne l’a pris. Ce n’est pas un désaccord de mémoire, c’est un diagnostic : le choix s’est produit dans l’intervalle entre deux suppositions.

Et la dominante du comité aggrave chacun des deux versants. Dans un comité qui va vite, personne ne demande : la question aurait l’air d’un ralentissement. Dans un comité qui attend, tout le monde suppose : demander aurait l’air d’une défiance. La dominante ne fait pas que colorer les décisions : elle choisit lesquelles n’ont pas besoin d’être prises.

6. Ce qui remplace le comptage : quelque chose qui doit casser

Reste la question la plus dure, et il faut la trancher honnêtement : on ne comptera jamais de façon fiable une chose dont la propriété est que personne ne l’a enregistrée.

Alors on renonce à compter. On installe quelque chose qui casse quand le silence se produit.

C’est un renversement complet, et c’est le seul qui tienne. Un tableau de bord qui affiche « tout va bien » ne détectera jamais une non-décision : il est fait pour rendre compte de ce qui a eu lieu. Il faut l’inverse, un dispositif dont le fonctionnement normal est de produire une gêne visible si personne ne tranche :

  • une échéance de statut qui, passée, fait du bruit au lieu de se reporter ;
  • une reconduction qui exige une signature, jamais un silence ;
  • une revue de liste où l’absence de nom est une ligne rouge et non une case vide ;
  • un ordre du jour qui rouvre nommément ce que la dernière séance n’a pas tranché, au lieu de le laisser glisser.

La règle qu’il faut se rappeler d’appliquer ne s’applique pas. Seul le geste qui rend le silence impossible tient.

Ce que vous pouvez faire cette semaine

Deux actes, quelques heures, et ils ne demandent aucune introspection.

Le premier. Listez tout ce qui se reconduit sans geste chez vous. En face de chaque ligne, une date de revue et un nom. Comptez les lignes qui ne peuvent porter ni l’une ni l’autre : ce nombre est votre première mesure honnête de ce que vous décidez sans le savoir.

Le second. Reprenez vos sujets ouverts, et pour chacun, nommez une option qui a disparu depuis son ouverture. Chaque fois que vous en trouvez une, vous ne regardez pas un sujet en attente : vous regardez une décision déjà prise, par le calendrier, et dont vous êtes encore en train de débattre.

Le reste (le taux de réouverture, l’ancienneté) vous dit comment vous décidez. Celui-ci vous dit ce que vous avez décidé sans y être. C’est la mesure la plus désagréable des trois, et c’est pour cette raison qu’elle est la plus utile.


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